Wat et Milosz témoins de l’histoire

Wat et Milosz témoins de l’histoire

Gérard Conio

En associant les noms d’Aleksander Wat et Czeslaw Milosz comme témoins de l’histoire du XX è siècle,  je me réfère, bien entendu, à leur amitié, mais surtout à leur engagement de poètes face aux pressions de la pensée totalitaire à l’époque du «  communisme réel ». Tous deux ont non seulement assisté, mais participé à l’expérience communiste avant de la dénoncer comme une entreprise d’asservissement incompatible avec leur conception de la poésie.

Ils ont consigné  ce témoignage dans l’ouvrage qui a résulté de leurs entretiens à l’université de Berkeley, en  1963 et qui a été publié en 1977 sous le titre révélateur de Mon Siècle : Moj Wiek,  mot qui en polonais désigne à la fois «  l’âge » et «  le siècle ». Tous deux avaient choisi la liberté et Milosz avait fait inviter son ami par l’Université de Berkeley dans le cadre de son propre enseignement, pour y donner des cours sur les littératures slaves. Mais Aleksander Wat fut dans l’incapacité d’assurer ses cours, à cause d’une récidive de la maladie qu’il avait contractée en 1955, en  Pologne, à la suite d’une congestion cérébrale, une maladie incurable qui devait, sept ans plus tard, en 1967, le pousser au suicide.

Pour le tirer de sa prostration, Milosz lui avait proposé d’enregistrer des entretiens au cours desquels il interrogea Aleksander Wat sur sa vie, sur son œuvre, et surtout sur ses relations mouvementées avec le communisme, qui avaient à la fois rempli et détruit sa vie.

Poète d’avant-garde à ses débuts, lorsqu’il appartenait au mouvement futuriste polonais, Aleksander Wat avait ensuite traversé une période marqué par «  le nihilisme » dont on trouve l’expression dans son recueil de nouvelles intitulé Lucifer au chômage.

Il a ensuite,  fondé et dirigé de 1929 à 1931 une revue, Le mensuel littéraire, qui a été le laboratoire du marxisme en Pologne. Arrêté à Lvov en 1940 par le NKVD, il a passé cinq ans dans les prisons soviétiques avant d’être amnistié, puis assigné à résidence au Kazakhstan. Après son retour en Pologne, en 1946, il s’opposa farouchement au régime communiste imposé par Staline. Il réussit à émigrer en 1957, pour raisons de santé et s’installa en France où il passa les dernières années de sa vie. Mais tout en appréciant les avantages de la liberté qui lui avait été refusée dans son pays, il se sentit toujours étranger dans le monde occidental. Et on pourrait appliquer ce constat aussi bien à son ami Milosz, de dix ans son cadet, qui devait recevoir le prix Nobel en 1980, mais qui a toujours ressenti comme une exclusion son appartenance à son lieu d’origine, aux confins dela Pologne et dela Lituanie.

On a tendance aujourd’hui à minimiser l’importance du communisme et à considérer que l’entreprise totalitaire qui a dominé la moitié du monde pendant presque un siècle appartient à un passé qu’il est inutile de réanimer. Quand on considère l’état du monde, on est cependant en droit de penser que les germes de cette idéologie sont loin d’être morts et qu’ils mûrissent aujourd’hui sous d’autres formes et d’autres noms mais ont gardé toute leur puissance de contagion. Il est donc utile de consulter les témoignages de ceux qui, après avoir cédé à la tentation totalitaire ont eu le mérite de la conjurer. A ce titre ; les témoignages laissés à ce sujet par Aleksander Wat et Czeslaw Milosz sont  précieux pour savoir comment on entre dans une  « religion  athée » et comment on en sort. On sait que  le communisme a été en grande partie la parodie sacrilège du christianisme qu’il a copié pour mieux le détruire et le remplacer. On pourrait appliquer à ce phénomène l’analyse qu’ en son temps, Max Stirner avait proposée lorsque, dans sa critique de Feuerbach, il avait accusé l’humanisme de remplacer le culte de Dieu par le culte de l’homme et de créer de nouvelles idoles encore plus pernicieuses à ses yeux que les précédentes, car se parant des oripeaux de celles-ci pour imposer une aliénation d’autant plus forte qu’elle puisait ses moyens de séduction dans l’illusion du libre arbitre. Ainsi va l’histoire, et aujourd’hui, on assiste au même processus de réappropriation des anciens systèmes de domination dans l’expansion d’une idéologie dite libérale qui, à bien des égards, sous le couvert de la liberté individuelle et des droits de l’homme, a recyclé sournoisement les mécanismes d’oppression et de chantage mis en œuvre par les totalitarismes du passé. C’est pourquoi, dans leur critique du communisme, Wat et Milosz ne se contentent pas de démystifier des stéréotypes dont le succès reposait essentiellement sur la peur du vide, l’angoisse causée par un nihilisme déjà annoncé par Nietzsche lorsqu’il déclarait qu’il n’y avait pas de «  monde authentique ». En inscrivant le problème du  communisme dans un contexte plus vaste qui englobe l’ensemble du «  monde moderne », Watg et Milosz ont  tiré, à partir de leur expérience, le bilan des catastrophes qui se sont abattues sur l’humanité tout au cours du XX ème siècle. Et ils en concluent que l’humanisme traditionnel, issu des Lumières, est non seulement impuissant à y répondre, mais en est largement responsable. On se souvient du mot de Staline sur « l’homme comme le capital le plus précieux », Staline affirmant par ailleurs que «  lorsqu’on tue un homme, on commet un crime, quand on en tue des millions, on fait de la statistique ».

Dans Mon Siècle Wat rapporte que lorsque Herling-Grudzinski a reçu la seconde édition de Lucifer au chômage, ces nouvelles  qui traitaient déjà du mal dans l’histoire, il lui a demandé «  s’il les avait écrites après ses désillusions, après sa rupture avec le communisme ». Et Wat ajoute : «  J’ai pensé effectivement qu’à la réflexion ses doutes étaient parfaitement fondés. Car il y a dans ce recueil un certain nombre de jugements sur le communisme qui sont vraiment tout à fait objectifs : le communisme qui est venu se briser sur cet atome qu’est l’âme. Il y a là toutes sortes de remarques très lucides, dont on peut reconnaître aujourd’hui l’exactitude et la pertinence. Mais j’ai écrit ces nouvelles en 1924 et 1925, je les ai réunies en volume en 1929. Alors quoi ? Eh bien, j’étais devenu idiot. C’est une histoire toute simple.  Je ne pouvais pas supporter le nihilisme, disons, l’athéisme. Si l’on examine ces nouvelles les unes après les autres de façon systématique, on voit que j’ai rassemblé dans Lucifer tous les concepts fondamentaux de l’humanité : morale, religion et même amour. C’était d’une façon générale une remise en question de tout. Rien ! Point final ! Terminé ! Nihil ! »

Aleksander Wat a exprimé dans ces lignes toutes les tensions et les contradictions qui ont habité sa génération, car c’est bien dans la brèche effectuée par les avant-gardes que s’est engouffré le communisme, comme la seule issue à la crise du sens ouverte par la première guerre mondiale. La leçon que l’on peut tirer aujourd’hui de Mon Siècle dépasse en cela son cas personnel pour s’appliquer non seulement à la tragédie de son époque, mais pour répondre aux questions que nous pose aujourd’hui un monde déboussolé par une nouvelle pensée totalitaire qui n’ose pas dire son nom.

C’est pourquoi il serait réducteur de considérer Wat comme un « dissident », notion qui renvoie à une connotation trop  exclusivement politique pour rendre compte de la vraie nature de son œuvre. Mon Siècle n’est pas le récit d’une histoire historienne, mais d’une histoire spirituelle, l’histoire d’une âme aux prises avec le mal dans l’histoire et ce n’est certes pas dans Lucifer au chômage mais dans Mon Siècle que « le communisme est venu se briser contre cet atome qu’est l’âme », contre la poésie de la vie. Or, c’est àla Loubianka que Wat a découvert la vraie nature de la poésie, non comme un exercice de style, mais comme un mode de vie, une manière très particulière d’être au monde, de percevoir le monde, de se situer dans le monde.

«  A la Loubianka,  j’ai reconnu sa présence comme du bout des doigts », dit-il à Milosz, en parlant de la poésie qu’il avait abjurée lorsqu’il avait adhéré au communisme comme on entre en religion. « Or , ajoutait Wat, la matière spirituelle de la poésie se manifeste sous une forme plus pure que l’expérience religieuse puisque cette dernière est composée de facteurs psychologiques, comme les impulsions vers le père, la relation avec la nature, et autres semblables. Par contre, si la poésie s’en nourrit également, elle peut s’en passer. Elle peut se passer de tout, elle est l’état de nirvana, conçu non comme néant, mais comme la plus grande plénitude. Gesang ist dasein (Le chant est l’existence), répétais-je avec Rilke. C’est ce que je pensais de la poésie àla Loubianka, c’est ainsi que je la ressentais. Il est clair que depuis ce temps, beaucoup de mes vues ont changé, mais jusqu’à présent, si on me le demandait, je serais incapable de définir la poésie. Jusqu’à présent, elle est pour moi un état et non un fait : la plus haute valeur de la littérature et de la langue. Si l’on en croit la clameur à la mode chez les poètes, il faudrait réinventer la poésie. Mais non, il faut répondre à une exigence plus simple, il faut réinventer le poète. »

Il est, en effet, significatif que Wat ait cessé d’écrire lorsqu’il a créé Le Mensuel Littéraire qui a été le laboratoire du  marxisme en Pologne. Et il a retrouvé sa veine poétique lorsqu’il a reconnu définitivement la malfaisance de la politique en tant que telle, à son retour en Pologne, après avoir rompu avec un régime qui pourtant l’avait accueilli comme un fils prodigue. Il ne s’agit donc pas dans Mon Siècle du communisme en tant que tel, considéré comme une sorte d’accident de l’histoire, un fléau lié à une époque définitivement révolu. Wat était très conscient que «  le diable dans l’histoire » était avant tout «  le diable dans l’homme » et correspondait à un principe de domination que seule la poésie pouvait extirper. Il s’agit plus largement de la politique comme empêchement de la poésie, la politique comme corruptrice du langage : «  La politique, dit-il à Milosz, a été tellement dénaturée et tellement corrompue, qu’il faut commencer à l’arracher de l’âme avec les racines, nettoyer le terrain pour semer une graine  saine et humaine qui deviendra la «  virtus » du citoyen libre. Naturellement les actes de révolte politique sont utiles car ils obligent le pouvoir à faire des concessions, cependant ils resteront de longues années encore stériles et impuissants dans l’Empire russe à ébranler le mouvement des masses. Personnellement, ce n’est pas en eux que je guette l’espoir dela Russie, mais dans la vie, dans l’être, dans un autre espace spirituel. Avec quel bonheur Brodski a découvert John Donne et comme cette rencontre a fructifié ! »

Le grand paradoxe de Mon Siècle c’est que Wat, ait renoué avec la poésie dans les prisons soviétiques, et surtout que, grâce à cette expérience, il ait conjuré une tentation, parallèle au fond à la tentation totalitaire, qui est la tentation du solipsisme. C’est, en effet, àla Loubianka que Wat a compris les liens sous-jacents qui rattachaient la poétique futuro-dadaïste des « mots en liberté » pratiquée dans sa jeunesse à la langue de bois stalinienne. Il en a la révélation dans ses conversations avec Dounaïevski, un compagnon de cellule, disciple de Marr, qui était un «  maniaque de l’étymologie » :

«  Le fait de rester complètement enfermé, dans une même cellule, avec un pareil étylogomane, eut sur moi, en tant qu’écrivain, de façon indirecte, un impact considérable », dit-il à Milosz. «  Je trouvais, à vrai dire, ses bizarreries plutôt comiques. Mais indirectement elles eurent sur mon évolution une influence décisive. Maintenant je rationalise tout ça, mais je me demande si ce n’est pas ça qui a mis fin à mon avant-gardisme. C’est-à-dire que quand tu restes enfermé pendant des mois avec quelqu’un qui recherche les racines de l’histoire de chaque mot, qui, avec les racines et l’histoire de chaque mot, recrée une certaine réalité historique, anthropologique, alors tu ne peux plus croire en ce qui constituait l’essence de l’avant-gardisme, en tout cas, en ce qui la constituait pour moi, et, en ce qui me concerne, c’est à partir de ce moment que j’ai commencé à perdre mon avant-gardisme. Ce qu’avait déclenché Marinetti avec son slogan des « mots en liberté » : le nihilisme, le matérialisme linguistique, le mot comme chose, avec quoi on peut tout faire, tout ce qui nous plaît. Pour moi, c’est cela qui distingue les poétiques. Et même plus que les poétiques, car ce qui distingue la vision du monde de l’écrivain et du poète d’avant-garde de celle du traditionaliste, du passéiste, ou, si l’on veut, du classique, c’est précisément que le mot est une chose matérielle. Avec Dounaïevski, j’entrais dans le jeu, car c’était pour moi un jeu épatant pour tuer le temps. Cela me rendait pourtant la perception biologique du lien des mots avec l’histoire : il s’agissait vraiment d’un lien au plus haut niveau, non pas minéral, mais biologique, et même archétypique avec les tissus extraordinairement vivants des destinées humaines, des destinées des générations, des destinées des peuples. Et je me sentais de nouveau responsable pour chaque mot, pour l’usage propre de chaque mot. C’était bien une véritable conversion à la vraie nature des mots.  Et alors, intuitivement, j’ai eu le sentiment de cette responsabilité, et que, peut-être, ce qui distingue justement les poètes des autres hommes, ce qui différencie exactement les poètes des autres hommes, c’est effectivement que la tâche ou la mission ou je ne sais quel instinct du poète est de découvrir de nouveau non pas le sens de chaque mot, mais le poids de chaque mot. »

Cette opposition entre le sens et le poids des mots renvoie certainement à la distinction fondamentale opérée par Jakobson entre la fonction poétique du langage et sa fonction de communication, mais aussi au célèbre aphorisme de Wittgenstein : «  Tout ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire. » La poésie commencerait alors au-delà de cette ligne de démarcation et donnerait accès à un continent quasiment mystique immergé depuis toujours sous les conventions figuratives et les contraintes logiques. Mais les reconstructions dépravées de la langue qui hantaient l’esprit inventif et torturé de Dounaïevski ne correspondaient qu’au premier stade de la linguistique stalinienne, lorsque la théorie japhétique de Marr trônait comme un dogme infaillible de la vulgate marxiste. C’est seulement lorsque Staline, en 1950, dans son livre sur Le marxisme et les problèmes de la linguistique, se libéra de ces dernières chaînes du « sens » en devenant  «  le seul maître des mots et des âmes », qu’il fut possible d’établir une analogie probante entre cette «  langue de bois » livrée entièrement à l’arbitraire du pouvoir et la poésie proclamée par les « avant-gardes » comme la  libre création de l’arbitraire poétique. En lisant ce passage crucial de Mon Siècle on pense à « l’architechtonique de la responsabilité »  de Bakhtine, dont Wat, à ce tournant de son évolution, est plus proche que des formalistes qui ont été les théoriciens du matérialisme linguistique que désormais il rejette.

Lorsqu’il condamne la théorie japhétique de Marr, pour s’approprier entièrement la langue, Staline, selon Wat, «  transporte le langage humain au-delà de la vérité et de l’erreur, au-delà de la sincérité et du mensonge ». En cela nous sommes tous, dans notre mondialité éclectique et sans rivage, les héritiers de Staline. Et on ne peut que constater chaque jour les effets désastreux de cette «  libération » qui se conjuguent avec les excès d’un avant-gardisme dévoyé. C’est pourquoi il faut lire Mon Siècle où Wat, dans le regard sans concession qu’il porte sur ses erreurs passées, annonce, peut-être sans le vouloir, les dérives catastrophiques de notre présent.

Dans son livre sur Alexandre Wat, Thomas Venclova relève ces convergences paradoxales qui, chez le jeune Wat, annoncent la destruction du langage opérée plus tard par Staline : «  La défiance à l’égard du langage, écrit-il, décuplée par la connaissance, sur sa propre peau, de l’expérience sémantique stalinienne, constitue  l’un des motifs fondamentaux de la pensée du dernier Wat. A ce moment, il fait tous ses efforts pour se tenir sur une ligne invisible sur laquelle on pouvait opposer à cette défiance le contrepoids de la foi et de l’amour. En attendant, dans sa jeunesse, ce qui prévalait, c’était sa haine du langage, ce qui était tout-à-fait conforme aux orientations futuristes. »

On peut s’interroger sur cette « haine du langage » que Venclova prête à Wat, en se référant aux éructations provocatrices et aux contorsions parodiques que l’on trouve dans l’œuvre maîtresse du poète futuriste : Moi d’un côté et de l’autre côté de mon poêle en cynofonte, un long poème en prose qui trahit une ambivalence schizophrénique dont Wat trouvera peut-être la catharsis dans Mon Siècle.

On pourrait, certes, rattacher cette «  haine du langage » au «  moi haïssable » qui a été un dénominateur de l’époque et qui a cautionné la soumission des sujets à des idoles abstraites détentrices d’un savoir obscur et tout puissant, inaccessible au simple mortel. Devant des événements incompatibles avec la «  ligne générale », le militant de base avouait son incompétence  «  Ils le savent mieux que nous… ».  Tels sont pour Thomas Venclova, en germe dans la poésie futuro-dadaïste du jeune Wat, les indices de la relation souterraine entre  l’avant-gardisme et la linguistique stalinienne :

«  Le poêle en cynofonte, écrit-il, l’un des textes d’avant-garde les plus radicaux de son époque, a été une tentative d’annihilation globale de la sémantique de la langue. Wat y a perpétré le sabotage des habitudes reçues et des normalités linguistiques et il a tenté de créer ses mots propres, en somme, il a rejeté la mimesis au profit de la semiosis. A présent, cette expérimentation amusante a montré son côté dangereux, à savoir qu’entre l’artiste d’avant-garde et le pouvoir totalitaire, il existait quelque chose en commun. Tous les deux portaient le manteau sombre du Démiurge gnostique ; tous deux créaient et détruisaient le sens selon leur propre caprice. »

Sous l’entrelacs des digressions, malgré son caractère erratique, accentué par son inachèvement, le texte de Mon Siècle est structuré par deux voies magistrales, deux axes qui se croisent, s’affrontent, se recoupent et finalement réconcilient peut-être les deux Moi de l’auteur du Poêle : celui de la parole poétique et celui de la pensée politique.   Wat y propose une lecture talmudique, voire gnostique, du système totalitaire. Mais il existe un autre centre de gravité au cœur de cette reconstruction d’une vie à travers le siècle, du siècle à travers une vie, c’est ce qu’on peut appeler  le thème russe.

Dès ses débuts, Aleksander Wat a été fasciné parla Russie, d’abord, adolescent fugueur, par le mythe de la révolution sociale, puis, poète en rupture de ban, par la révolution du langage accomplie par les futuristes russes, Maïakovski, Khlebnikov, et enfin par le mirage communiste, la tentation du « diable dans l’histoire », qu’il expiera dans les prisons staliniennes, puis dans les affres d’une maladie incurable.

Non seulement il dissocie le peuple russe d’un pouvoir criminel, mais il s’identifie à son malheur, si bien qu’il se produit une sorte d’osmose entre le destin de la Russieet son propre destin et qu’il faut lire Mon Siècle comme une confession qui raconte le calvaire de « l’homme intérieur » assassiné par le stalinisme et sa résurrection dans le «  poids des mots ». Le poids de mots n’est pas le poids du sens, mais le poids du sang dans les veines, il n’exprime pas des idées, des concepts, mais le vécu, le ressenti d’une expérience, d’une existence. C’est le poids de l’air dans la cellule de Zamarstynov, le poids des pas dans le couloir de la Loubianka, le poids du «  tchorny voron », le fourgon qui amène Wat à la prison de Kiev, le poids du « monitor » que Wat prend pour le diable dans la prison de Saratov, le poids du ciel étoilé quand il se perd dans les rues d’Alma-Ata…C’est le poids d’une langue qui n’est plus instrumentalisée à des fins de propagande ou de provocation, mais parle le langage du corps, le langage des choses, le langage de l’âme. Et Wat retrouve ici le fonds même, l’essence même de la poétique moderniste avant qu’elle soit dévoyée dans des slogans, des poses, des manières, des artifices et des masques postiches collés sur un mal de vivre qu’il fallait conjurer à tout prix. A l’origine il y avait la sensation, et la révolution du langage accomplie en peinture par le cubisme, en musique par l’atonalité, en poésie par le zaoum, a consisté à inverser la matière et la forme, le son et le sens, pour transmettre, éterniser la densité de l’instant. C’est à quoi nous convie Wat dans Mon Siècle, et le lecteur qui aura le courage et la patience d’entrer dans cette forêt de mots et d’écouter cette voix en saura plus que des tonnes d’archives sur l’époque de « la grande utopie » et de «  la grande terreur ». Ce temps passé deviendra alors pour lui un temps vécu et il partagera « l’horreur et la fascination » dont parle Milosz pour une histoire qu’aucun document ne saurait restituer et que seul un poète pouvait donner à voir, à entendre, à sentir par les sens et par le cœur.

Milosz lui-même avait été confronté comme Wat au défi de l’histoire, au moment où l’Histoire,  s’incarnait dans «  la NouvelleFoi », la Foidans le communisme, la Foidans un avenir radieux. La poésie, ce chant de l’âme individuelle et solitaire, semblait alors bien  dérisoire face aux catastrophes provoquées par cette nouvelle idole qui s’identifiait à la modernité et au progrès et qui montrait à l’humanité la seule voie possible, une voie hors de laquelle il n’y avait pas de salut, la voie de la société de masse. Et, comme au temps de l’Inquisition,  les crimes mêmes commis en son nom devenaient autant de preuves de sa vérité. Dans La pensée captive, Milosz avait dénoncé les pièges de la tentation totalitaire en refusant de l’identifier au communisme, mais en voyant plutôt en celui-ci le visage momentanée d’une illusion plus universelle, une illusion d’autant plus forte qu’elle se faisait passer pourla Raison dans l’Histoire, une étape vers le règne de l’Esprit Absolu. Mais l’Esprit Absolu selon Hegel était en réalité un Esprit déshérité. Et la marche du  progrès masquait la pente de la décadence.  La «  pensée captive » sous le joug du communisme ne serait alors qu’une manifestation particulière d’un processus d’aliénation et de domination qui traverserait l’histoire pour atteindre au XX ème siècle des abîmes insoupçonnés. L’Histoire, de tout temps, était en proie à la confrontation entre deux principes, toujours les mêmes, un principe de liberté qui pouvait être facilement détourné si on l’arrachait à ses fondations chrétiennes, et un principe de nécessité qui se dissimulait sous des postulations diverses, scientifiques, politiques, économiques, ethniques, philosophiques et même théologiques, un principe qui pousse toujours les hommes à se soumettre à une force supérieure qu’ils intériorisent et à laquelle ils sacrifient leur esprit créateur, leur imagination, leur joie de vivre, pour devenir les rouages d’un monstre froid, une machine aussi abstraite quela Raison dans l’Histoire.

La vraie question, à laquelle Wat et Milosz se sont efforcés de répondre dans toute leur œuvre et par toute leur vie, était celle posée par Adorno après la deuxième guerre mondiale : après l’Holocauste, la poésie est-elle encore possible ? En d’autres termes, est-ce que la poésie peut avoir encore droit de cité dans un monde qui la rejette et qui la nie, par son existence même, en tant que monde voué au désastre et à l’absurde. Cette altérité de la poésie par rapport à la réalité du monde a fait l’objet d’une série de cours que Milosz a donnés à ses étudiants dans le cadre de son enseignement à Berkeley et qu’il a publiés sous le titre :   Témoignage de la poésie.

Milosz y explore les rapports entre la poésie et la réalité du monde et, s’inscrivant en faux contre les tentatives de séparer la poésie de la réalité, il définit au contraire sa conception de la poésie comme une « recherche passionnée de la réalité ». Il rappelle que, à la suite des poètes maudits du XIX e siècle et de la bohème artistique, la poésie a été tentée au XX e siècle de se constituer comme un « anti-monde ». Mais il montre également l’échec des postures réalistes qui ne se posent pas la question du langage nécessaire pour capter une réalité mouvante, complexe et inépuisable. Confronté à la catastrophe, le poète du XX e siècle a dû questionner son art pour le hisser à la mesure des enjeux d’une époque où toutes les volontés de changement politique, économique et social se sont soldées par des régressions dans les domaines culturel, religieux et moral.  Et Milosz constate que ceux qui ont su répondre à ces enjeux, ne sont pas les poètes révolutionnaires et engagés, mais ceux qui ont su sauvegarder leur capacité de recul face au mouvement perpétuel qui emporte l’histoire vers des lendemains toujours plus aléatoires. En Russie, les vrais témoins de leur époque n’ont pas été les chantres de la révolution, comme Maïakovski, mais ses victimes, restés fidèles à l’intégrité de leur poésie : Mandelstam, Akhmatova, Pasternak.

C’est par leur puissance de refus d’un engagement factice que ces poètes ont su être à l’écoute du mouvement physique et spirituel qui féconde la poésie et lui indique la voie pour qu’elle entre plus profondément dans le secret des masses populaires. Le mouvement qui inspire la poésie ne saurait donc être détaché du mouvement de l’histoire, car le poète, même isolé, même proscrit, est le guide de ce mouvement dans la mesure où le langage de chaque période historique obtient et maintient sa forme grâce à la poésie. Et Czeslaw Milosz revendique l’héritage de Dostoïevski, qui a annoncé l’apocalypse tout en restant fidèle au socialisme de sa jeunesse en plaçant le Royaume de Dieu sur la terre à la fin de l’histoire humaine. Milosz ne croit pas, en effet, qu’une poésie non liée au mouvement soit possible, une poésie non-eschatologique. Mais cela ne signifie pas que le témoignage poétique doive respecter la littéralité des faits pour reproduire la réalité du vécu, dans son intensité et son immédiateté. Il faut pour cela une maturation, et Milosz cite, à cet égard, l’expérience poétique d’Anna Swirczynska :

« Anna Swirczynska, écrit Milosz, avait commencé avant la guerre par des vers raffinés inspirés par l’histoire de l’art et la poésie du Moyen Age. Elle a pris part au soulèvement de Varsovie en août et septembre 1944. La ville a été détruite progressivement, rue après rue, et les gens qui avaient pu se sauver ont été déportés. Le soulèvement de Varsovie a été pour la Pologneun traumatisme. De nombreuses années plus tard, Swirczynska essaya de reproduire dans ses vers cette tragédie : la construction des barricades, les hôpitaux dans les caves, les maisons bombardées, le manque de munitions, les cadavres enterrés à la hâte…Mais ces tentatives échouèrent, elles étaient trop bavardes, trop pathétiques et Anna Swirczynska détruisit ses manuscrits. C’est seulement trente ans après qu’elle trouva le style qu’elle cherchait. Il est curieux que c’était le style de miniature qu’elle avait eu dans sa jeunesse, mais pas appliqué cette fois à des réminiscences d’œuvres d’art. Son recueil intitulé   J’ai construit des barricades  est composé de poésies très courtes, sans mètres et sans rimes, et chacune est un microreportage sur un événement ou une situation. La réalité, telle qu’elle s’est fixée dans le souvenir, gouverne et dicte les moyens d’expression. L’effort de condensation est tel que ne sont restés que les mots indispensables. Il n’y a pas de comparaisons ni de métaphores. Mais ce recueil témoigne d’un haut niveau d’organisation artistique. »

Chaque poète apporte sa réponse personnelle à la question posée par Adorno, mais chacun est une voix porteuse de la même résistance et du même espoir.

«  Un autre poète, ajoute Milosz, a voulu relever par la poésie le défi de l’histoire, c’est Alexandre Wat. Il a montré comment l’individu est dépendant des différentes philosophies de son siècle. Wat a subi dans sa chair les philosophies du XX è siècle dans leur forme la plus charnelle. Il a dû constamment endosser le rôle imposé par les gens qui ont le pouvoir : le rôle de prisonnier, de patient, d’exilé. Ces expériences ne sont apparues que tard dans sa poésie. Après sa période futuriste, Wat a cessé d’écrire de la poésie et ce n’est que dans la maladie et dans la vieillesse qu’il a connu soudain une éruption de son talent. Les vers tardifs de Wat sont comme les notations instantanées d’un homme qui est enfermé «  dans les quatre murs de sa douleur ». De plus, il a tendance à considérer sa douleur comme la punition d’un péché grave. Ce péché répandu au XX eme siècle, Nadejda Mandelstam l’a défini en disant que l’on peut beaucoup pardonner aux poètes, mais qu’il ne leur est pas permis d’être des tentateurs, c’est-à-dire d’utiliser leur talent pour faire du lecteur le disciple d’une idéologie inhumaine. Wat jugeait sévèrement son opération nihiliste des années vingt et plus tard son travail de rédacteur de la revue communiste, Le mensuel littéraire, qui eut en Pologne une grande influence.

Des écrits subjectifs et capricieux, tels sont, du moins en apparence, les vers tardifs de Wat. Il parle de soi. Et pourtant, en vertu d’un changement inattendu, cette chronique de ses propres expériences devient en même temps la chronique de tous les tourments de notre siècle. »

Je terminerai en évoquant deux souvenirs personnels. Il y a de nombreuses années, j’ai assisté au Collège de philosophie à Paris à une rencontre entre divers poètes dissidents des pays de l’Est qui témoignèrent de leur expérience, sous le joug totalitaire. Joseph Brodski refusa de parler de politique et d’évoquer son passé, mais déclara que seule la poésie sauverait le monde.  Un autre souvenir est celui des derniers mots du Traité des mannequins, le spectacle créé par Wladyslaw Znorko, d’après Bruno Schulz : «  Seul un Dieu pourra nous sauver. »