Une vie de communauté comme témoignage de l’Église indivise

Une vie de communauté comme témoignage de l’Église indivise

Frère Alois, prieur de Taizé

Il n’y a rien de plus personnel et de plus individuel qu’un témoignage. Une vérité qui nous est communiquée et qui nous touche pénètre en notre cœur à travers un témoin qui a un nom, un visage. Cependant, je voudrais parler du témoignage qui peut être rendu au Christ aussi par une vie de communauté. C’est l’expérience particulière de notre communauté de Taizé, mais l’Église toute entière, comme chaque paroisse, chaque communauté, ont vocation de rendre ce témoignage commun au Christ, comme le faisait déjà la communauté des premiers chrétiens à Jérusalem. Le Christ ne nous a-t-il pas demandé d’être un pour que le monde puisse croire ? ( Jn 17,21)

Frère Roger nous disait souvent, à nous les frères de la communauté : nous ne sommes pas des maîtres spirituels. Ce n’était pas un appel à démissionner de la responsabilité pastorale à l’égard de ceux viennent auprès de nous. Il voulait dire que ce n’est pas nous-mêmes que nous voudrions montrer aux autres mais, comme Jean le Baptiste, nous voudrions par nos vies montrer le Christ, préparer le chemin qui conduit vers lui.

Dans une première partie je soulignerai ce qui, dans le témoignage de Jean le Précurseur, nous inspire. Bien sûr, je dis tout de suite que la vie de notre petite communauté de Taizé ne prétend pas rivaliser avec l’ascétisme de Jean. Mais, à certains égards, le témoignage que frère Roger nous appelait à donner est étonnamment proche de celui de Jean. Et qui sait ? Peut-être la mort violente de frère Roger, qui a eu la gorge tranchée, est-elle mystérieusement le signe d’une proximité.

Dans une deuxième partie je développerai ce que frère Roger voulait dire quand il parlait de la vie commune comme « parabole de communauté ». Le témoignage que les chrétiens sont invités à rendre doit être un témoignage d’amour et de communion.

Je terminerai dans une troisième partie en abordant la question plus concrète: comment ce témoignage peut-il parler aux nouvelles générations ?

1. Quel est le témoignage de Jean-Baptiste ?

D’abord cette première question : quel fut le témoignage de Jean le Précurseur ? Ce qui est captivant dans sa vie, c’est qu’il est le témoin d’un avenir encore caché. Il annonce celui qui doit venir et qui est encore inconnu. Il dit : « Parmi vous se tient celui que vous ne connaissez pas. » (Jn 1, 26) Un peu plus loin, il affirme que lui-même non plus ne le connaissait pas lorsque Dieu l’a envoyé préparer ses chemins. (Jn 1, 33) Jean connaîtra le Christ seulement à partir du moment où, lors de son baptême, l’Esprit saint sera descendu sur lui. Alors Jean pourra dire : « J’ai vu et j’atteste qu’il est, lui, le Fils de Dieu. »(Jn 1, 34)

En principe, on ne peut être témoin que de ce qu’on a vu ou entendu. Mais Jean partage avec les prophètes de l’Ancien Testament cette particularité qu’il témoigne du Christ avant de l’avoir rencontré. Eux aussi, les prophètes, ont témoigné du Christ sans le connaître, sans le voir encore. L’apôtre Pierre dit que « l’Esprit du Christ était présent en eux quand ils attestaient par avance les souffrances du Christ et les gloires qui les suivraient. » (1 Pi 1,11)

Si Jean est un prophète, il est aussi « plus qu’un prophète ». (Mat 11, 9) C’est qu’il lui est finalement donné ce qui n’a pas été donné aux prophètes de l’Ancien Testament : il voit Jésus et, au moment de le baptiser, il reconnaît en lui le Fils de Dieu.

Ces paroles que je viens de citer : « Parmi vous se tient celui que vous ne connaissez pas. », frère Roger aimait s’y référer. Il était sensible à ce moment où le Christ était déjà attesté par Jean, mais pas encore connu. Frère Roger voyait probablement là une caractéristique de notre temps : aujourd’hui aussi le Christ ressuscité est parmi nous, il est lié à chaque être humain, même à ceux qui n’en ont pas conscience, mais c’est souvent d’une manière encore cachée, dans l’attente de sa pleine révélation.

Et il faut ajouter ceci qui est essentiel: même après que Jean a reconnu le Christ et lui a rendu témoignage comme Fils de Dieu, son ministère continue à être suspendu à un futur inconnu, et même déconcertant, une part de la vérité du Christ demeure cachée. Jean reconnaît le Christ, et en même temps, il s’aperçoit que le Christ ne correspond pas en tout à ses attentes. Tout à la fin de sa vie, depuis sa prison, il lui fait encore poser cette question poignante : « Est-ce que c’est toi qui dois venir ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mat 11,3)

C’est la spécificité surprenante de la foi chrétienne : le Christ est venu, il a été manifesté au baptême, il est ressuscité, mais cette venue est l’anticipation de sa venue au dernier jour, il demeure aussi l’Inconnu, celui qui doit encore venir, celui qui n’est présent parmi nous que de manière cachée, et que toujours nous attendons.

Nous connaissons le Christ, Dieu a confié à son Église le trésor de cette connaissance. Et pourtant ce trésor nous dépasse. Comme pour Jean-Baptiste, quelque chose du trésor que nous portons reste caché à nos propres yeux.

Nous sommes infiniment reconnaissants à l’Église orthodoxe d’avoir une grande vénération pour Jean le Précurseur. Sur l’iconostase, son image est proche de celle dela Vierge Marie.La Mèrede Dieu, figure de l’Église, témoigne de l’incarnation du Christ qui est déjà venu. Jean le Baptiste maintient dans l’Église la dimension d’attente, la dimension eschatologique, celle du Christ qui doit encore venir.

2. Réaliser une « parabole de communauté »

J’en arrive à mon deuxième point. Le Christ est venu sur la terre pour «rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jean 11,52), frère Roger l’appelait pour cela « le Christ de communion ». C’est de lui dont nous voudrions être les témoins aujourd’hui.

Mais la réalisation de l’unité de tous les enfants de Dieu dans l’Église indivise a la même caractéristique que la venue du Christ lui-même : la « cité qui descend des cieux » dont parle l’Apocalypse (voir Ap 21, 2) ne se manifestera pleinement qu’à la fin des temps, et pourtant elle peut être entrevue dès aujourd’hui, déjà elle descend sur la terre ici ou là. A nous de la discerner, à nous, comme Jean, d’en témoigner sans la voir encore et, pour en témoigner, d’en donner des signes visibles. La dimension eschatologique de l’unité de l’Église comporte le devoir de chercher l’unité ici et maintenant. Déjà pour la première communauté chrétienne à Jérusalem l’attente du retour du Christ était source d’une dynamique et d’unité.

L’Église indivise est à la fois encore cachée parce que nous l’attendons au dernier jour et elle est appelée à être rendue visible par des signes. C’est que « l’Église ne tire pas son identité de ce qu’elle est mais de ce qu’elle sera. » Ces dernières paroles sont du Métropolite de Pergame Jean Zizioulas[1]. Je voudrais vous lire deux citations de son article sur le « Mystère de l’Église  dans la tradition orthodoxe », elles sont un peu longues, mais elles me semblent essentielles pour expliciter ce que je souhaite formuler. Il écrit :

« L’Église ne tire pas son identité de ce qu’elle est mais de ce qu’elle sera. L’eschatologie est absolument cruciale pour l’ecclésiologie. […] Quand nous parlons de l’importance de l’eschatologie nous l’imaginons parfois comme la fin du pèlerinage de l’Église. A mon avis nous devons concevoir les eschata comme le commencement de la vie de l’Église, l’arché, ce qui produit l’Église, lui donne son identité, ce qui la soutient et l’anime dans son existence. […]  L’Église reflète le futur, l’état final des choses, et non un événement historique du passé. » (p. 326)

Je continue à citer le Métropolite Zizioulas : « [L’Église] est ce qu’elle sera. Dans cette situation le seul moyen pour préserver l’identité eschatologique est de célébrer les sacrements, et de rencontrer la Parolenon comme un message qui du passé vient à elle, mais comme un écho de l’état futur des choses. […] Tout ceci fait de l’Église une icône du Royaume à venir. » (p. 323)

Le théologien orthodoxe Olivier Clément exprime une pensée semblable concernant l’unité de l’Église quand il écrit: «  Il y a une seule Église, soubassement secret de toutes, et donc l’unité n’est pas à construire mais à découvrir : réémergence de l’Église indivise… Les hommes crucifient le Corps du Christ en essayant de le déchirer mais, en même temps, ils ne peuvent pas le déchirer : en profondeur l’Église est une. L’unité n’est pas à faire, elle est à découvrir.»[2]

Ainsi Olivier Clément montre bien que l»Église indivise, l’unité du Corps du Christ, n’est pas devant nous comme un but péniblement atteignable et peut-être inatteignable. L’unité du Corps du Christ existe déjà en Dieu. L’Église est divisée dans sa visibilité, mais dans son avenir en Dieu elle est indivise. Dans le cœur de Dieu elle est une.

Le pape Jean-Paul II, au début de son encyclique « Ut unum sint », constate que le témoignage commun rendu au Christ par des martyrs appartenant à différentes Églises est un lieu où se manifeste visiblement que l’unité existe déjà.

Selon l’apôtre saint Paul, le Christ est venu récapituler toutes choses .C’est par cette récapitulation de tout dans l’amour de Dieu qu’il a déposé sur la terre, par l’Esprit Saint, le germe de la nouvelle création. C’est par leur unité que les chrétiens peuvent donner le témoignage que le Christ récapitule tout. A nous alors de créer des lieux et des événements où l’unité peut émerger et être attestée, devenir visible et être anticipée, contribuant à faire naître un nouveau visage du monde.

Le Christ nous demande de nous aimer les uns les autres. C’est ce témoignage d’amour mutuel que l’Église, chaque Église locale, chaque communauté est invitée à donner pour que le monde puisse croire.

En fondant la communauté de Taizé, frère Roger en était convaincu : une communauté monastique peut être un signe de l’Église indivise si elle place la réconciliation au cœur de sa vie. Elle peut constituer comme une petite parabole, c’est ce qu’il a appelé vivre une « parabole de communion ».

Il s’agit donc pour nous, les frères, d’anticiper l’unité par notre vie, de montrer que les divisions historiques ne sont pas absolues. En réunissant des chrétiens protestants et catholiques dans une vie monastique qui, elle-même, a été donnée à l’Occident par l’Église d’Orient, frère Roger a fondé une communauté qui à la fois plonge ses racines dans l’Église indivise et en anticipe la réalisation.

Comme Jean le Précurseur a été témoin du Christ qui devait venir, frère Roger a voulu rendre un témoignage au Christ de communion, à l’Église indivise dont l’unité est encore voilée par nos divisions. Le témoignage de Jean était tout entier suspendu à l’avenir. Le témoignage de Taizé aussi: c’est l’Église indivise, réunie dans le Royaume de Dieu, qui donnera et donne déjà un sens à ce que nous vivons.

Cela rend notre témoignage fragile, car nous ne nous appuyons pas tellement sur l’expérience du passé, mais nous sommes tendus vers l’avant, vers l’avenir de l’Église  indivise que nous ne connaissons pas encore, qui sera anticipée sur la terre de manière toujours imparfaite et qui se réalisera en plénitude seulement dans le Royaume de Dieu.

Jean-Baptiste ne connaissait pas le Christ et devait pourtant préparer ses chemins. Nous non plus nous ne connaissons pas les chemins de l’unité. Alors nous nous appuyons sur cette parole d’Isaïe : « Je vais guider les aveugles sur des sentiers qu’ils n’avaient jamais suivis. Pour eux, je changerai l’obscurité en lumière. »  (Is 42,16) Nous donnons notre confiance à Dieu pour qu’il nous guide sur des sentiers que nous n’avons encore jamais suivis pour montrer le Christ de communion.

Nous savons que notre témoignage est fragile car, comme tout témoignage, il peut être contesté. Comme il n’y a pas de garantie indépendante, neutre, de la vérité du témoignage, c’est la véracité et l’authenticité du témoin qui devient centrale. Il est essentiel que nous puissions témoigner de l’unité de l’Église par une vie où la réconciliation soit centrale.

La réconciliation est à chercher tous les jours. Le diviseur ne supporte pas l’unité, il est constamment en train de diviser. Frère Roger était réaliste à ce propos. Alors il pouvait nous dire un jour, à nous les frères: « Qui sommes-nous ? Une petite communauté, parfois très secouée (…) Qui sommes-nous ? Nous sommes comme un accumulé de faiblesses personnelles mais une communauté visitée par un Autre que nous-mêmes. »

3. Comment ce témoignage peut-il parler aux nouvelles générations ?

Pour les jeunes en particulier, il est essentiel que le témoignage de réconciliation ne s’exprime pas en paroles abstraites mais soit vécu concrètement. Et ceci m’amène à ma troisième question : comment ce témoignage peut-il parler aux nouvelles générations ?

Cela reste pour nous un étonnement de voir venir tant de jeunes sur notre colline de Taizé, et surtout de voir que cela dure depuis des dizaines d’années. Plusieurs générations se sont ainsi succédées, depuis les jeunes des années 1968, si différents de ceux d’aujourd’hui. La joie reste vive pour nous de pouvoir en particulier accueillir tant de jeunes de l’Ukraine depuis une vingtaine d’années.

En s’installant dans un petit village de Bourgogne au début de la deuxième guerre mondiale, frère Roger avait choisi comme Jean-Baptiste un lieu désertique. Et comme le Précurseur, il a vu venir des foules qui ont soif, cherchent la vraie vie, le sens de la vie, cherchent une relation personnelle avec Dieu. Frère Roger nous a transmis la passion d’accueillir, d’écouter ceux qui viennent, sans aucune distinction. Jean-Baptiste a pressenti que Celui qui devait venir, le Messie, cheminait déjà avec ceux qui venaient vers lui. Nous devons apprendre de Jean comment préparer les chemins du Christ pour les femmes et les hommes d’aujourd’hui : c’est le Christ, mystérieusement présent en ceux que nous accueillons qui doit grandir en eux. Du même coup nous apprenons de Jean l’humilité : il faut que le Christ grandisse et que le témoin diminue. (Jn 3,30)

Selon l’Apocalypse, l’Église à venir, l’Église indivise rassemble des hommes et des femmes « de toute tribu, langue, peuple et nation » (Ap. 5, 9). Les jeunes qui viennent à Taizé ne pressentent-ils pas, dans les rassemblements internationaux, dans la prière célébrée en de multiples langues, quelque chose de l’unité de l’Église encore à découvrir mais déjà existante? Et ne pressentent-ils pas qu’il y a là un germe de l’unité de la famille humaine? Le concile Vatican II a parlé de l’Église comme « sacrement de l’unité du genre humain ».

Pour que la jeune génération puisse s’ouvrir à une compréhension plus profonde du mystère de l’Église – et nous savons dans toutes nos Églises combien cela est essentiel pour l’avenir même du christianisme – ils ont besoin d’une expérience de la communion plus large que celle qu’ils connaissent dans leur Église locale. L’enseignement seul, sans une expérience concrète, ne suffit plus aujourd’hui pour transmettre la foi.

Nous voudrions inviter les jeunes qui proviennent de diverses confessions à s’ouvrir à l’Église universelle, à la communion entre tous les baptisés, mais en même temps à approfondir leur appartenance ecclésiale. Bâtir notre témoignage sur une anticipation de l’Église indivise ne nous empêche nullement d’être solidaires avec la situation de fait qui est la division des baptisés en diverses confessions.

Frère Roger rappelait parfois que Jean-Baptiste n’a pas retenu autour de lui ses disciples mais leur a montré le Christ et les a laissés partir à la suite du Christ. C’est un signe de l’authenticité de son témoignage. Nous aussi, nous sommes appelés à ne pas retenir autour de nous ceux qui viennent à nous, à ne pas créer un mouvement de Taizé, mais à les envoyer chez eux vers leurs Églises d’origine.

Et nous cherchons dans la mesure du possible à les accompagner dans cette démarche. C’est ainsi, par exemple, que nous avons été heureux, samedi, de vivre une journée avec des jeunes de Kiev, non pas pour les rassembler autour de nous, mais pour chercher avec eux comment ils peuvent s’enraciner davantage dans leur Église locale.

Nous cherchons à nous tenir jour après jour dans cette tension : vivre en communion avec les différentes Églises, avec leurs responsables, et en même temps donner des signes que nous pouvons déjà vivre quelque chose de l’unité de l’Église indivise.

Pour témoigner concrètement de ce cheminement, frère Roger a lancé voici une trentaine d’années le « pèlerinage de confiance sur la terre ». En ayant des rencontres de ville en ville, en Europe et sur les autres continents, en demandant l’hospitalité de familles qui ouvrent leurs portes, nous voulons permettre aux nouvelles générations de témoigner que le Christ a instauré une nouvelle solidarité qui s’étend à toute la famille humaine, au-delà des frontières politiques, ethniques, sociologiques, confessionnelles et même religieuses.

Avec les jeunes générations, nous voudrions attester que la vie de fraternité apportée par le Christ et qui sera vécue en plénitude au dernier jour est une réalité déjà possible aujourd’hui. Nous voudrions vivre déjà ce qui aux yeux humains ne paraît pas possible, car nous savons que rien n’est impossible pour Dieu.

 


[1]             Jean Zizioulas, Le Mystère de l’Église dans la tradition orthodoxe. Irenikon 60, 1987/3, p. 323-335

[2]             Olivier Clément, Taizé, un sens à la vie, Bayard 1997, p. 14 et 44