Pour notre dignité et la vôtre

Pour notre dignité et la vôtre

La personne est à la fois inviolable et vulnérable. On hésite presque à le rappeler. Mais c’est précisément pour redire cette vérité que plus d’un million de personnes ont manifesté le 1er Décembre à Kiev sur la place Maïdan — la nuit précédente des personnes avaient été matraquées sur le visage, la tête ; par chance, elles sont encore en vie…
Ordres confus d’en haut, qui ont ébranlé toute la « structure d’autorité ” du pays.
Depuis la colline de la cathédrale Sainte-Sophie, avec ma femme, des amis et un fleuve de concitoyens nous sommes entrés dans cette mer humaine qui a inondé tout le centre-ville.
Aujourd’hui, aucun slogan ne les arrachera à un double souci — celui d’écouter leur propre conscience et le souci d’autrui.
Qualité étrange de cette mer – elle ne durcit pas cette foule en glace, ni ne fait perdre à chacun sa personnalité .
Ces dernières années, on entendait dire « partout » que l’apathie sociale et le cynisme excluaient un nouveau Maïdan. L’abîme qui séparait les citoyens du monde des politiquessuscitait un réflexe de recul.
Nous avions tellement peur d’admettre que nous autres, mortels, ne pouvions nous laisser intimider jusqu’au bout. Le 1er et le 8 décembre, un million de personnes ont surmonté leur peur ;elles ont pris leur courage à deux mains, mais ce n’était pas pour avoir plus de pouvoir ni plus d’argent. Alors pourquoiétait-ce?
Pour le témoignage. C’est essentiel de le voir. Comment le dire en deux mots ? Des centaines de milliers de personnes se rassemblentet témoignent en silence du fait que le visage est sacré. Chaque visage . D’où un sentiment de joie. De quoi devrions-nous avoir peur ? Il ne faut pas mutiler ce sens, oublier ce témoignage.
Gogol écrivait à Aksakov : « Rappelez-vous que lorsque c’est ce qui est le plus petit qui devient le monde entier, lorsque la vie se vide, que tout s’enveloppe d’égoïsme et de froid et que personne ne croit aux miracles – c’est à ce moment que peut s’accomplir le miracle le plus miraculeux de tous les miracles. C’est comme la tempête, qui n’éclate jamais avec plus de force qu’après un calme plat inhabituel. »
On pourrait aussi évoquer, avec Charles Péguy,l’éventuelle dégradation » de la mystique » de cet événement en “ politique ”. Mais ce serait un autre débat, qui ne tiendrait pas seulement en deux mots …

Konstantin Sigov, philosophe
Directeur de la maison d”édition “ L’Esprit et la Lettre ” (Université “Académie Kiev-Mohila ”)