Le témoignage d’Anatoli Vaneev sur les derniers mois du philosophe Lev Platonovitch Karsavin, «Deux ans à Abez»

Le témoignage d’Anatoli Vaneev sur les derniers mois du philosophe Lev Platonovitch Karsavin, «Deux ans à Abez»

Francoise Lecourd

La notion de « témoignage » peut être envisagée de deux points de vue différents : du point de vue analytique et du point de vue « biblique ». La connaissance de certains faits historiques repose essentiellement sur ce qu’en ont rapporté les témoins oculaires, sans qui ils auraient définitivement disparu de la mémoire. C’est pourquoi le témoignage comporte une valeur toute particulière, même s’il est teinté d’une certaine subjectivité. L’un de ces faits, caractéristiques du siècle précédent, qui repose principalement sur les témoignages vécus, est l’expérience concentrationnaire.

Mais la notion de témoignage a également une signification spécifique, qui nous renvoie à l’Evangile. Le témoignage est la base même de la religion chrétienne. Ici, l’attention se concentre moins sur le fait historique en lui-même que sur l’objet du témoignage (la personne du Christ) et sur le témoin lui-même. Dans un contexte religieux, témoigner devient un acte (au sens bakhtinien), marqué moralement et spirituellement. De plus, pour reprendre les mots de Jean-Louis Chrétien, dans ce contexte le témoignage suppose une sorte de renaissance, ou en tous cas un développement et un renouvellement spirituels à la fois du témoin et des destinataires du témoignage.

Donc, si on divise cette problématique entre, d’un côté, la question de la véracité historique et de l’autre, la transmission d’un savoir précis sur une personne ou un enseignement, les souvenirs d’Anatoli Vaneev sur les derniers mois du philosophe Karsavin, « Deux ans à Abez » se rapportent aux deux aspects de cette problématique.

On considère habituellement Karsavin comme l’un des représentants de la philosophie religieuse russe. Il est né en 1882 à Saint-Pétersbourg. Il a commencé sa carrière comme historien de la religiosité occidentale  à la fin du moyen âge. En 1922 il a été banni de Russie avec un grand nombre  de représentants de l’intelligentsia russe sur le fameux « bateau des philosophes ». Il passa ensuite 4 ans à Berlin. Ses travaux de cette période furent consacrés à la philosophie de l’histoire. En 1925 il rejoignit le mouvement eurasien et passa environ un an à Paris (centre du mouvement), élaborant l’idéologie eurasienne, destinée à remplacer l’idéologie soviétique dans un avenir indéterminé (mais Karsavin ne doutait pas de l’inconsistance du régime soviétique).

Mais après un an passé à Paris, il fut invité à diriger la chaire d’histoire universelle à l’université de Kaunas, en Lituanie. Installé en Lituanie, il se consacra à la création de la nouvelle science lituanienne (il apprit le lituanien à la perfection). Après la guerre, quandla Lituaniedevint une partie de l’Union Soviétique, il se refusa à retourner en occident, malgré le danger qu’il courait après l’expulsion de 1922. Très vite, il dut renoncer à son enseignement à l’université. En 1948 c’est sa fille aînée Irina qui fut arrêtée, et un an plus tard il l’était lui-même. Il resta un an à la prison de Vilnius, après quoi il fut condamné à dix ans de camp, et envoyé à Abez, au-delà du cercle polaire.

C’était un camp pour les prisonniers invalides. Karsavin souffrait de tuberculose. A Abez, il fut installé au « dispensaire », ce qui supposait un minimum de suivi médical. Malgré des conditions de vie très pénibles, il se forma autour de lui un cercle d’amis, d’auditeurs, qui avaient une grande estime pour son système philosophique (certains prisonniers étaient au courant de sa vie passée, reconnaissaient pleinement son autorité scientifique). Ici, nous avons des renseignements documentaires très précieux sur la vie au camp. Chaque camp de travail avait sa spécificité. Ce qui frappe à Abez, c’est le nombre inhabituel de personnalités brillantes (sur le plan intellectuel). Il n’y avait pas seulement Karsavin, mais également le célèbre critique d’art Pounine (le 3e mari d’Anna Akhmatova), un poète juif, Galkin, le jésuite Iavorka, ancien nonce apostolique en Tchécoslovaquie, etc… On sait qu’autour de Karsavin se rassemblèrent des gens qui avaient les mêmes intérêts intellectuels. Quelqu’un, pour définir ce cercle, avait imaginé l’expression « académie levo-platonicienne » (à partir du prénom et du patronyme de Karsavin, Lev Platonovitch).

Parmi ses auditeurs habituels se distingua très vite un jeune homme (il avait alors 28 ans) : Anatoli Vaneev. Selon Konstantin Ivanov, qui l’a bien connu, Vaneev avait eu une jeunesse soviétique typique, il avait reçu l’habituelle éducation soviétique athée. Gravement blessé à la jambe pendant la guerre, il avait été démobilisé en 1943. Bien qu’il ait reçu une formation scientifique, il était attiré par la littérature. Il existait alors auprès de l’Union des écrivains une section pour écrivains débutants, où il lui arriva de tenir des « propos un peu risqués », à la suite de quoi il fut arrêté, envoyé en camp, d’abord dans la région d’Arkhangelsk, puis, en 1950, à Abez – peu de temps avant l’arrivée de Karsavin. Il passa ainsi deux ans près de lui, jusqu’à la mort de Karsavin en juillet 1952.

Revenu à Leningrad en 1955, Vaneev ne pouvait, pour des raisons bien compréhensibles, rien publier sur Karsavin. Même mettre ces souvenirs par écrit aurait été dangereux. D’après Konstantin Ivanov, en 1976 Vaneev tomba gravement malade et fut obligé d’abandonner son travail (la maladie du sang, incurable, qu’il avait contractée pendant la guerre à la suite de sa blessure, s’était soudain aggravée). C’est alors que, sous la menace de la mort qu’il devinait prochaine, il s’engagea dans des conversations sur des sujets religieux, où se faisait nettement sentir l’influence de Karsavin. Ses réflexions circulaient en samizdat. Son premier grand article officiellement publié sur le philosophe (« Essai sur la vie et les idées de Lev Karsavin ») le fut en 1995 (cinq ans après la mort de Vaneev, en 1985). De manière significative, dans cet article écrit avant la perestroïka, sur la fin de la vie de Karsavin, il est dit seulement : « Comme de nombreux pétersbourgeois, Karsavin était prédisposé à la tuberculose. La vie dans le nord accéléra le développement de la maladie… »

Dans la mesure où ces notes circulaient en samizdat, la question qui se pose est celle de la variante qui doit être considérée comme définitive. Il y a certaines divergences entre celle de la revue « Naše Nasledie » (1990) et celle du recueil « Minuvšee » paru à Paris la même année. De plus, si Vaneev avait beaucoup reçu de Karsavin, il avait complètement assimilé des idées, il avait ensuite développé son propre système de pensée, et dans ces conditions il devient parfois discutable et subjectif de distinguer la pensée de l’un de celle de l’autre.

Le témoignage lui-même de Vaneev éveille les questions que suscitent tous les témoignages vécus : ainsi, lorsque Karsavin fut proche de la mort, Vaneev demanda à un prêtre orthodoxe, le père Piotr, de se rendre à son chevet. Sans succès (Karsavin fit cette remarque ironique : « il porte bien son nom »). Si l’on en croit la version de « Minuvšee », ce prêtre avait dès le départ manifesté une certaine hostilité à tous les courants novateurs de la pensée religieuse russe, ce qui expliquerait son comportement. Mais il existe une autre version des faits : dans une conversation particulière, Iouri Guérassimov, qui fut lui aussi jadis détenu à Abez, m’a dit que le jour où le père Piotr aurait dû aller au chevet de Karsavin, un contingent important de nouveaux détenus venait d’arriver, et il avait été toute la journée retenu à la désinfection, où se trouvait son poste de travail.

Au début de son article, Vaneev écrit que Karsavin était arrivé directement de Leningrad avec tout un groupe de prisonniers, ce qui est le plus probable, mais contredit d’autres témoignages selon lesquels il aurait d’abord passé quelque temps dans un autre camp, dans l’Oural.

Ces souvenirs sont d’une importance exceptionnelle pour la biographie de Karsavin, et surtout pour sa biographie intérieure. Au camp, Karsavin avait en quelque sorte retrouvéla Russie. Dansune certaine mesure, on peut dire que c’est là qu’il réalisa ce rêve de « se réunir àla Russie » dont il avait parlé dans une lettre à Elena Skrzinskaïa – ce rêve qui l’avait conduit à participer au mouvement eurasien, à refuser l’invitation de l’université d’Oxford et à préférerla Lituanie, ce rêve qui l’empêcha de retourner en occident lorsquela Lituaniedevint soviétique.

En la personne de Vaneev, Karsavin eut réellement la possibilité de « se réunir » àla Russienouvelle, soviétique. Vaneev incarnait ce monde dela Russieréelle : il avait reçu la formation soviétique typique, athée, positiviste, mais en même temps dans sa vie intérieure on sentait une sorte d’attente, une curiosité intellectuelle très affirmée, mais aussi des besoins religieux très nets. De plus, il montrait une grande indépendance d’esprit (de ce point de vue il rappelle beaucoup Soljénitsyne dans sa jeunesse). Pounine avait noté ainsi son indépendance intérieure : « …il arrive à mener une vie normale dans ce capharnaüm. Comme une noisette, il est protégé de la pression extérieure par une coquille bien solide, à l’intérieur de laquelle il pousse, sans rien demander à personne… »

A Abez, Vaneev avait d’abord été envoyé aux travaux communs, puis sa maladie de sang s’était fait sentir. Il fut envoyé dans le dispensaire où se trouvait Karsavin, à deux pas de lui. Et la première chose qu’il entendit de lui, ce fut un exposé systématique de ses idées sur l’unitotalité, sur la vie de la personne dans le temps, sur la vie à travers la mort. Avec un schéma très caractéristique de sa métaphysique du cercle (qui est exprimée avec une netteté particulière dans sa Philosophie de l’histoire).

A l’instant même, le voisin de Vaneev, Chavguénin, formula la question essentielle, qui, parallèlement au système existentiel de Karsavin, traverse tout le texte : « Il est peu probable que la culture scientifique moderne soit compatible avec le religieux ». La pensée de Karsavin tourne sans cesse autour de cette question : quelle est la situation de la religion dans le monde moderne. La confrontation de la foi et de la modernité sous-tend l’ensemble de l’exposé, d’autant plus que Vaneev lui-même incarne cette confrontation : c’est en lui-même que la pensée soviétique athée rencontre la philosophie religieuse exposée par Karsavin.

Dans un premier temps Vaneev perçut cet enseignement comme quelque chose d’étranger,  justement à cause de la base religieuse de sa vision du monde. Les poèmes de Karsavin, au départ, lui déplurent (et ils sont en général d’un abord difficile). Mais très vite sa curiosité intellectuelle eut raison de cette distance. Le fait que Karsavin soit un homme d’un autre monde, d’un monde « d’autres notions » et « d’autres habitudes » suffisait à l’attirer, et d’une façon générale au camp il saisissait la moindre occasion de s’instruire. De plus Karsavin, comme homme et comme penseur, avait une disposition toute spéciale à la communication. D’abord comme homme : il savait parler « sans aucunement s’imposer » ; « tandis qu’il parlait, son demi-sourire plein de sympathie et de retenue, et l’éclat chaleureux de ses yeux sombres abolissait la distance entre lui et son interlocuteur ». Ensuite, paradoxalement, en dépit de sa très grande complexité, sa métaphysique est assez facilement accessible, à cause de sa signification existentielle : « tout ce que disait Karsavin était pour moi nouveau, inouï, étonnait par l’ampleur de sa conception, et une cohérence qui rendait inépuisable sa réserve de sens ».

Tout l’exposé montre comment cet enseignement s’intègre peu à peu à l’expérience spirituelle de Vaneev d’une façon naturelle, spontanée. Le plus significatif en ce sens est l’épitaphe secrète écrite par Vaneev après la mort de Karsavin, qui retrace en quelques mots l’essentiel de son enseignement : « Lev Platonovitch Karsavin, historien et penseur religieux… Il parlait du Dieu un et trine, qui dans son inaccessibilité se découvre à nous, afin que par le Christ nous reconnaissions dans le Créateur le Père qui nous donne la vie. Et il disait que Dieu, qui par amour se dépasse lui-même, avec nous et en nous souffre de nos souffrances pour que nous soyons en Lui et que dans l’unité du Fils de Dieu nous possédions la plénitude de l’amour et de la liberté. Et que notre imperfection même et le fardeau de notre destin, nous devons les reconnaître comme un but absolu. En concevant cela, nous avons déjà part à la victoire sur la mort à travers la mort. Adieu, maître très aimé. La douleur de la séparation d’avec vous ne peut tenir dans les mots. Mais nous attendons nous aussi notre heure dans l’espoir d’être là où l’affliction est transfigurée en une joie éternelle ».

Presque dès le premier moment où ils font connaissance, Vaneev lui demande de lui faire un cours, un panorama général de la philosophie. Et il reçoit une réponse caractéristique : « pourquoi un cours ? Parlons ensemble de cette question ». Et Karsavin lui expose sa conception générale du développement de la philosophie – en fait, sa propre conception de l’absolu et sa théorie de la connaissance (à travers la façon dont les principaux philosophes ont abordé ces questions). Il faut souligner tout ce que cette situation a d’exceptionnel : dans des circonstances normales, il est peu probable que Vaneev, jeune soviétique issu de l’intelligentsia scientifique moyenne, ait jamais eu l’occasion de pouvoir ainsi entrer directement en contact avec Karsavin. Il ne s’agit pas, bien sûr, de faire l’apologie des camps, mais de souligner que c’est une situation tout à fait particulière, qui sort du cadre de toutes les conditions pensables et lève tous les obstacles sociaux habituels. A ce sujet, on se souvient des paroles de Dmitri Serguéiévitch Likhatchov, disant que le camp de Solovki avait été sa « seconde université ».

La réceptivité particulière de Vaneev à l’enseignement non conventionnel de Karsavin s’explique par le fait qu’il était lui-même une sorte de tabula rasa : « Moi qui avais reçu une éducation athée, et qui était peu au fait des questions théologiques, il me semblait que la culture [celle des gens versés dans les questions de théologie] leur encombre l’esprit et les empêche de voir en Karsavin l’essentiel. Le monde de leur érudition me semblait quelque chose de scolaire,  subjugué par l’hypnose des stéréotypes, tout ce à quoi, du côté de Karsavin, s’opposait la concentration d’une idée religieuse libre de toute raideur, individuelle et à l’intérieur d’elle-même incomparablement plus authentique ».

Ce que Vaneev a reçu avant tout de Karsavin (et qui est au centre de ses souvenirs), c’est, d’après Konstantin Ivanov, l’idée que la foi chrétienne « a besoin de la pensée – et d’une pensée particulièrement aiguisée face au monde de l’incroyance triomphante ». De même Karsavin, à Abez, disait : « S’il est vrai que la foi est morte sans les œuvres, il reste encore à savoir si elle peut être encore vivante sans la pensée ». Cette exigence de donner à la foi une base nouvelle dans le monde moderne l’a déterminé à préconiser une pensée dogmatique libre : « La pensée libre, à notre époque, est considérée comme le bien propre de l’athéisme,  alors que le religieux serait le gardien du mystère ineffable. Mais il serait fatal pour la religion de ne pas voir que ce qui est considéré comme le bien propre de l’athéisme doit lui appartenir à elle-même ».

Le fait que Vaneev développe les idées de Karsavin en les tirant « vers les problèmes de notre conception du monde et de son athéisme grossier » (K. Ivanov) était déjà en germe dans l’enseignement de Karsavin, on peut même dire que c’est le cœur même de son enseignement. Et cela se comprend aisément, si l’on pense qu’il avait lui-même fait l’expérience de la présence inexpugnable de l’athéisme dans la pensée contemporaine, l’expérience du retrait de Dieu, de son absence – convergence de la mystique négative et de l’athéisme moderne (très clairement exprimée dans sa correspondance avec le père Wetter, que Vaneev ne pouvait pas connaître).

Ce problème est contenu dans le topos même que constitue la rencontre de Vaneev et de Karsavin – rencontre de l’athéisme moderne avec la philosophie religieuse, mais aussi rencontre de deux générations, de deux mondes russes. Que Karsavin, grâce à Vaneev, ait enfin pu « se réunir àla Russie », ses dernières paroles en témoignent : « Ici, je m’étais préparé à être mal. Mais Dieu m’a donné de mourir parmi les miens, parmi des gens qui me sont chers et proches ».

Dans « Deux ans à Abez », Vaneev ne se contente pas de transmettre les principaux aspects de l’enseignement de Karsavin et ses dernières paroles. Comme le dit K. Ivanov, « il lui élève un monument ». Et pas seulement au sens de « l’épitaphe secrète » qui avait été cousue à l’intérieur de son corps pour permettre de retrouver sa tombe (car dans les régions du nord toutes les traces disparaissent rapidement). Mais aussi parce qu’il a complètement développé et assimilé ces idées et les a transmises à ses auditeurs soviétiques, même si cela se passait dans la clandestinité. Si ses paroles témoignent souvent d’un profond attachement personnel, cette rencontre a également un contenu et une valeur pleinement supra-individuels.