L’experience du christ dans la vie et l'oeuvre de Paul Florensy

L’experience du christ dans la vie et l’oeuvre de Paul Florensy

Milan Žust, s.j.

Le père Paul Alexandrovitch Florensky (1882-1937) fut à la fois un grand savant et un mystique profond. Dans ses nombreuses et diverses activités, il découvrit la présence du “mystère” de Dieu, qu’il perçut dès sa prime enfance et exprima ensuite de différentes manières. Tout ce qu’il rencontrait, les choses, les phénomènes, les formules mathématiques, etc., était pour lui symbole d’un “monde mystérieux”, plus réel que ce monde visible, empiriquement mesurable ou pensable rationnellement. Ce “mystère”, c’est celui que la foi chrétienne connaît et vénère comme Dieu le Père, révélé en Jésus-Christ, dans la puissance du Saint-Esprit, mystère des trois Personnes de la Sainte Trinité, unies dans l’Amour — la Vérité.

Ces quelques pages s’emploieront à considérer quelques aspects de la conception du monde du père Paul.

Vie et œuvre du père Paul

La vie du père Paul[1] fut très riche d’expériences profondes, de relations, mais aussi de douleurs et de souffrances. Pour comprendre son œuvre, les expériences fondamentales de son enfance sont d’une particulière importance : elles revêtent une signification qui dépasse le simple niveau biographique.

L’enfance et les années de lycée : tension entre les lois naturelles et le mystère

La crise et la recherche de la Vérité

Les études et l’entrée progressive dans l’Église

L’enseignement à l’Académie spirituelle, la vie de famille, la prêtrise

La vie sous le régime soviétique, la persécution et le martyre

En raison de ses convictions profondes, le père Paul fut appelé de plus en plus à témoigner de sa foi à travers des activités non explicitement religieuses. Après la fermeture de l’Académie en 1919, il essaie de poursuivre sa réflexion philosophique et théologique, mais dans un contexte de plus en plus dangereux. S’il s’occupe de sauvegarder le patrimoine culturel, il reprend ses activités scientifiques et techniques et travaille dans diverses entreprises soviétiques, pour servir son peuple. Il fait ainsi plusieurs découvertes et met au point diverses inventions utiles au progrès. Il réussit surtout à avoir de très bonnes relations avec ses collègues.

Même s’il ne put bientôt plus célébrer publiquement la liturgie, il ne renonça jamais à son sacerdoce, au risque de sa liberté et même de sa vie. Sa fidélité à la foi et à la prêtrise s’exprima aussi par le port de la soutane qui ne le quitta pas jusqu’à son premier exil en 1928 : il la portait même à l’occasion des congrès où il était invité, ce qui témoigne de la reconnaissance que les soviétiques avaient, à tout le moins, de sa haute valeur scientifique.

De plus en plus en danger, cependant, son témoignage devint de plus en plus discret, mais non moins fort. Arriva enfin février 1933 : il fut emprisonné pour la seconde fois et ce fut, cette fois-là, définitif. Après une condamnation injuste, il fut envoyé en extrême-orient russe et, un an plus tard, aux îles Solovki (au nord de Saint-Pétersbourg), où il resta jusqu’à sa mort. Il avait renoncé à la proposition qu’on lui fit d’être exilé dans un autre pays. Dans les camps de concentration, il travailla, autant que possible, dans le domaine scientifique, pour rendre encore quelque service à son peuple, en faisant de nouvelles découvertes. Dans ses lettres à sa famille, il témoigne de son amour pour les siens et aussi, dans des formes qui, bien entendu, pouvaient franchir la censure soviétique, de sa foi.

Mûri par les épreuves, le père Paul porta l’expérience religieuse jusqu’au martyre : il fut fusillé le 8 décembre 1937, témoignant ainsi d’un abandon total à Dieu et de sa fidélité à la foi chrétienne.

Les lignes principales de sa pensée

L’œuvre du père Paul est très complexe (autour de 300 titres, surtout des écrits brefs, mais aussi une vingtaine de livres importants). Seuls seront évoqués ici les aspects de son œuvre permettant une première approche de sa pensée.

L’expérience religieuse ou spirituelle, cœur de sa pensée et de son activité

L’expérience des “deux mondes”, unis à travers les symboles

L’amour, fondement de la connaissance

L’authenticité de notre expérience et de notre connaissance religieuse ne dépend pas des choses extérieures ou purement rationnelles, comme l’affirme l’apôtre Paul : “ Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, […] quand j’aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science, […] quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert à rien ” (1 Cor 13,1-3). La Vérité fondamentale, le critère essentiel de toute connaissance, le discernement de la foi se trouvent dans l’Amour du Père révélé et donné dans le Christ et dans la force de l’Esprit Saint.

La vraie “connaissance” passe par l’expérience de la “relation personnelle d’amour”, la participation au mystère d’Amour des Personnes divines ou au mystère de l’amour entre les personnes humaines. Cette connaissance ne peut être un savoir purement rationnel, fait de concepts, ni de simples sentiments provoqués par une rencontre. La connaissance de la personne ou d’une réalité personnelle est la relation personnelle elle-même, la rencontre elle-même, en ce sens qu’elle est comme “pénétrée” par l’amour. Il s’agit d’une reconnaissance de l’autre, de sa liberté et de sa dignité ; il s’agit de la confiance donnée à l’autre, attitude permanente d’écoute de l’autre qui se révèle. Cette connaissance a, bien sûr, aussi des aspects rationnels et émotifs, mais elle ne s’épuise pas en eux : ce ne sont qu’aspects du symbole.

On peut vivre l’expérience religieuse, la relation mystérieuse entre Dieu et l’homme, dans la prière, dans la célébration des sacrements, dans la vie quotidienne, dans le travail et les relations personnelles avec les autres. En ce sens, même dans ses dernières années, sans aucune expression extérieure, liturgique, de sa foi, le père Paul put vivre une profonde expérience religieuse et spirituelle, une relation personnelle avec Dieu : il pouvait témoigner de sa foi jusqu’au martyre.

L’expérience du Christ, unité de la vie et de la théologie du père Paul

L’expérience du Christ constitue chez le père Paul une référence centrale, aussi bien pour lire sa vie que pour comprendre sa théologie. Certes, on ne trouvera pas chez lui une christologie développée dans toutes ses composantes, ce que de nombreux critiques ont qualifié d’“absence de christologie”[2], mais il n’empêche qu’il ne manque jamais une occasion d’affirmer en qui il croit et en qui il a mis sa confiance. Le Christ dont il parle est, conformément à la tradition orthodoxe, le Christ pascal plus que celui de la Passion[3] : c’est le Ressuscité célébré au matin de Pâques et qui envoie son Esprit le jour de la Pentecôte. Pour parler du Christ dans l’œuvre du père Paul, il faut certes tenir compte de la christologie qui parcourt et illumine ses écrits théologiques[4], mais surtout de la confession christologique que fut sa vie elle-même, qui n’eut qu’un seul désir : tout orienter vers la rencontre de Celui qui est Dieu, le Sauveur, Jésus-Christ.

Dans son enseignement aussi, il y a plusieurs témoignages qui mériteraient d’être cités. Ainsi, dans un de ses premiers articles (1912), il écrit : “ La philosophie n’est pas d’un haut niveau et n’a pas de valeur en elle-même, mais, comme un doigt, elle montre le Christ en vue de la vie en Christ ”[5]. Intéressante aussi, quelques années plus tard, une lettre à l’évêque Féodor (1918) où il avoue n’avoir jamais enseigné la philosophie sans la mettre en rapport avec les questions de foi : “ Je crois qu’il est moins important d’apprendre le système de tel ou tel philosophe que de redresser l’entendement et ainsi d’“aplanir le chemin” vers le Christ qui vient dans l’âme ”[6]. Enfin, dans ses considérations sur ce qu’il nommait “la philosophie occidentale”, c’est précisément l’éloignement du Christ qui constitue le motif principal de ses critiques. Pour lui, en effet, le Christ, en tant que Vérité, est le fondement de toute philosophie authentique, voire même de toute pensée humaine, dès lors qu’elle est implicitement orientée vers le Christ en tant que Logos, Sens incarné[7].

De là, les intéressantes observations sur la culture, qu’il fonde sur le culte. Source du culte eucharistique, le Christ est fondement tout à la fois de la culture et de la consécration de la nature. Par la Croix, “l’axe absolu” du monde, tout tourne autour du Christ. Et tout ce qui n’est pas lié au Christ, explicitement ou non, est contre Lui. Dire que l’humanité a besoin d’une culture chrétienne, c’est dire que l’humanité a besoin du Christ. Quel Christ ? “ Le Christ, Fils de Dieu, venu dans la chair ”[8]. Lui qui est le seul à garantir une unité entre les hommes, une unité non pas artificielle, abstraite et acquise à tout prix, mais provenant “ d’une vie dans la vérité et dans l’amour ”[9].

Dans une de ses premières œuvres, La compréhension de l’Église dans les Écritures saintes[10], le père Paul souligne plusieurs fois qu’en tant que Corps du Christ l’Église est une réalité divino-humaine, une communauté des fidèles rassemblés et unis par l’Amour révélé par le Christ dans l’Esprit Saint. C’est dans la communauté que se “réalise” le Corps du Christ ressuscité : son incarnation continue dans l’histoire du salut. Ce lien de l’Église avec le mystère de l’Incarnation explique la profondeur de cette idée, chère à son cœur : pour vivre dans l’Église, il faut devenir “consubstantiel” au Christ et vivre cette consubstantialité dans les relations.

Ses références au Christ ne sont pas à envisager, par quantification, en nombre de citations, car elles sont implicitement présentes dans toute sa pensée. À ses yeux, tout pareillement, les symboles aussi nous parlent du Christ : ils ont été développés dans le temps et authentiquement vécus par les saints[11]. Le nom, l’icône, la liturgie, la sainte Sophie, etc. sont des symboles qu’on ne peut comprendre que dans leur lien au Christ, Lui le Symbole par excellence.

Convaincu que la seule voie qui conduise à la connaissance de Dieu est l’expérience religieuse[12], le père Paul atteste que cette voie, dans le christianisme, c’est la relation personnelle avec Jésus-Christ : “ La plénitude est en Jésus-Christ ; on ne peut donc acquérir qu’en Lui et que de Lui la connaissance ”[13]. C’est Lui qui connaît le Père, parce qu’Il l’aime, parce que sa relation à Lui est d’amour total. Ainsi, celui qui entre dans cette relation d’amour avec le Christ dans l’Église, par la force du Saint-Esprit, peut connaître Dieu le Père et, par conséquent, la Vérité.

Publication: Milan Zust, «L’expérience du Christ dans la vie et l’œuvre de Paul Florensky», in Contacts, n° 206 (aprile-giugno 2004), p. 147-163.


[1] Pour la vie et l’œuvre du père Paul, je renvoie à mon livre À la recherche de la Vérité vivante. L’expérience religieuse de Pavel A. Florensky (1882-1937), Roma, Lipa, 2002. En particulier la Bibliographie, p. 313-366.

[2] Cf. N.A. Berdjaev, “ Stilizovannoe pravoslavie (o. Pavel Florenskij) [L’orthodoxie stylisée] ”, in K.G. Isupov (éd.), P.A. Florenskij : pro et contra [P.A. Florensky : pro et contra], Sankt-Peterburg, RHGI, 1996, p. 284 (dans la suite : “Pro et contra”) ; G.V. Florovskij, “ Puti russkogo bogoslovija ”, in “Pro et contra”, p. 361-362 ; F. Marxer, “ Le problème de la vérité et de la tradition chez Pavel Florensky ”, in Istina, 25, 1980, p. 231 ; etc.

[3] Cf. Z. Kijas, “ Jésus Christ, l’image et l’idée de l’être humain selon Paul A. Florenskij ”, in Miscellanea Francescana, 91, 1991, pp. 14-15.

[4] Cf. M. Silberer, Die Trinitätsidee im Werk von Pavel A. Florenskij, Würzburg, 1984, p. 118.

[5] “ Razum i dialektika [Raison et dialectique] ”, in Sočinenija v četyreh tomah [Œuvres en quatre volumes], Moskva, Mysl’, 1994-1999, t. II, p. 142 (dans la suite : “Œuvres”).

[6] Lettre à l’évêque Féodor (22.9.1918), in Moskovskaja Duhovnaja Akademija 300 let (1685-1985). Bogoslovskie trudy. Jubilejnyj sbornik, Moskva, 1986, p. 241.

[7] Cf. “ Kul’t i filosofija [Culte et philosophie] ”, in Bogoslovskie trudy, 17, 1977, p. 131.

[8] “ Zapiska o hristianstve i kul’ture [Note sur le christianisme et la culture] ”, in “Œuvres”, t. II, p. 551.

[9] Ibid., p. 553.

[10] “ Ponjatie Cerkvi v Svjaščennom Pisanii [L’idée de l’Église dans l’Écriture Sainte] ”, in “Œuvres”, t. I, pp. 318-489.

[11] Cf. “ Pravoslavie [L’Orthodoxie] ”, in “Œuvres”, t. I, pp. 639-640.

[12] Cf. “Colonne”, p. 51 (tr. fr., p. 40).

[13] “Colonne”, p. 13 (tr. fr., p. 15). Cf. Ľ. Žák, Verità come ethos, Roma, 1998, pp. 190-194.